"C'est mon opinion, et je la partage..."
Dupond, in Les Bijoux de la Castafiore,
Les aventures de Tintin, Hergé, éd. Casterman, 1963, p. 58.

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Des fleurs et des saules, à l’autre bout du monde…


J’ai trouvé, il y a quelques temps, au hasard de mes promenades en bouquineries, Ma vie de Geisha de Mineko Iwasaki. Titre quelque peu racoleur (j’aurais préféré, comme souvent, la traduction littérale du titre anglais Geisha, A Life ? Geisha, une vie ?… infiniment plus évocateur…) pour la biographie partielle de celle qui fut une des dernières grandes geisha (ou plutôt geiko puisque c’est ainsi qu’il faut dire) du quartier des fleurs et des saules de Kyoto.

Passionnant comme un roman et prenant comme seules peuvent l’être les meilleurs biographies, ce livre m’a bouleversé par sa force et sa grâce. À l’image de celle qui l’a écrit en collaboration avec Rande Brown, il est infiniment subtil et pudique, livrant le témoignage extraordinaire d’un morceau de vie (nous suivons Mineko de son enfance à l’abandon de sa profession alors qu’elle va avoir 30 ans) pour le moins atypique.
Le dépaysement est total même quand on connaît un peu la culture nipponne.
Le plus attachant de cette histoire est sans doute de pouvoir la vivre de l’intérieur, du point de vue d’une japonaise confrontée à un métier aussi ardu que contraignant symbolisant les traditions et les contradictions de son propre pays. On ne peut que rester ébahi devant le courage, la discipline et la lucidité de cette jeune femme… Choisie à l’âge de trois ans pour être l’héritière d’une des plus grandes maisons de geisha de Kyoto, elle a en effet le courage de quitter sa famille pour affronter son destin … Devant l’hésitation de ses parents, elle décide, à cinq ans, d’y aller de son plein gré et de se montrer digne de l’honneur qu’on lui fait… Cet épisode à lui seul montrer bien de quelle trempe est celle qu’il convient vraiment d’appeler « l’héroïne » de cette histoire !

Elle va tout sacrifier à sa passion de la danse (dont la rigueur et la difficulté n’ont rien à envier à la danse classique occidentale !), se soumettre à un apprentissage complexe et âpre où la personnalité doit se couler dans le moule d’une étiquette rigide sans jamais s’effacer complètement, préservant ainsi le charme d’une conversation, d’un sourire, d’un regard. Sa vie d’enfant et d’adolescente ne sera que discipline, quête de la perfection mais aussi obéissance et renoncement. Les maiko (apprenties geiko) ne sont pas autorisées à suivre des études et Mineko ne possédant que son brevet, ne pourra approcher le savoir et la culture qu’au travers du bon vouloir de ses clients et de leurs conversations…
Son intelligence et sa finesse la pousseront à vouloir sortir de ce carcan de beauté et d’abnégation et à défier un système quasi médiéval pour tenter, en vain, de le faire évoluer.
Et alors que sa célébrité la pousse au premier rang des représentantes de son pays, elle aura la lucidité de voir et d’accepter les limites de cette étrange profession pour avoir le cran de finalement la quitter. Car Mineko Iwasaki réussit le tour de force de se soumettre à la tradition pour exceller dans son art tout en restant elle-même et de finir par partir pour ne pas se trahir et pour revendiquer sa liberté de choix, de jugement, sa liberté tout court…

Au fils des pages, d’une écriture simple mais agréable et souvent drôle, on se concentre sur l’espace, le lieu ? ce Japon fascinant et mystérieux ? pour oublier complètement le temps. Mineko fut en effet geiko dans les années 60, 70 ! Mais à lire les détails de sa vie quotidienne, de son apprentissage on l’oublie pourtant très vite pour se croire dans un passé figé, où l’époque n’a apparemment que peu d’importance, un endroit où le temps s’annule… Comme l’explique la narratrice elle-même la geiko est vêtue comme une princesse du XIème siècle si bien qu’on la croirait tout droit sortie d’une estampe ! Quand, vers la fin du livre, elle évoque sa rencontre avec Gucci ou le Prince Charles, ses séjours au Hilton, ses voyages en avion ou les voitures de son amant, j’avoue avoir reçu un choc… Comme toujours au japon, le télescopage des époques est violent…
Mais il faut bien redescendre sur terre et réintégrer ce bon viel espace-temps…
Ce fut un très beau voyage dont je suis sorti rêveur et juste un peu frustré de ne pas avoir lu plus de détails sur le métier de geiko lui-même car le livre est surtout consacré aux années d’apprentissage.
Mais Mineko nous livre déjà un trésor, un trésor de vies, la sienne et celle de son étrange pays…


Merlin Gaunt

Iwasaki (Mineko) avec Rande Brown, Ma vie de Geisha, édition Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2003.

PS : Une dernière remarque…
Ce livre a en fait été écrit en réponse au roman d’Arthur Golden, Memoirs of A Geisha, paru en 1997 (et qui a inspiré le magnifique film Mémoires d’une Geisha de Rod Marshall avec Zang Ziyi et Ken Watanabe…). Pour écrire son roman, Golden avait interviewé Mineko Iwasaki dans le but avoué d’obtenir des informations de première main afin de réhabiliter l’image de la geisha en Occident. Ce n’est pourtant pas ce qu’il a fait, car non seulement il a trahi Mineko en révélant ses sources (alors que celle-ci n’avait accepté l’interview que sous couvert d’une clause de confidentialité, le code d’honneur des geiko lui interdisant d’évoquer ses clients et même son travail…) mais il a complètement mélangé et déformé les confidences faites par la jeune femme…
Le roman (et par conséquent le film pourtant esthétiquement splendide et très profond…) n’a rien à voir avec la véritable histoire de Mineko ! Epoque différente, personnages inventés… Cela encore on peut le comprendre (quoique faire de l’héroïne une fillette vendue comme esclave, ce n’était pas très correcte par rapport aux parents de Mineko…) ; d’autant qu’évoquer la mutation du Japon avant et après la deuxième guerre mondiale est très intéressant.
Mais si la volonté première de l’écrivain était de faire la lumière sur le métier de geiko et les conditions de son exercice pourquoi alors donner tant de fausses informations?… Le muziage par exemple (vente aux enchères de la virginité) est une pratique attachée aux oiran (courtisanes de haut rang) et non aux geiko ! De même pour le tana ou protecteur… Golden transforme son personnage de geisha en oiran…
Et une question lancinante me taraude le cerveau : POURQUOI ????? Incompréhension ? Barrière culturelle et linguistique ? Malveillance ? Volonté de sensationnalisme ?
Le vrai est-il si difficile à transmettre ? Et si cela est faux dans le roman de Golden, qu’est-ce qui l’est d’autre ? Les références historiques sur le Japon dans la guerre ? La description des conditions de vie ? Encore une fois le livre, et par conséquent le film, propage de fausses idées ? celles-là même qu’il prétendait combattre ! ? sur la nature du métier des geiko. Non ce ne sont pas des prostituées, même de luxe (car il s’agit bien – et toujours – de cela…) !
Sur le site d’allociné on lit, dans la fiche du film, que la jeune fille devient « une des prostituées les plus prisées par les hommes de la haute société »…. !!!!!

Je n’ose même pas imaginer le choc et l’incompréhension de Mineko Iwasaki devant ce désastre…